« Insurtech » : la promesse de nouveaux horizons, par Jaffer SOHAIL

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« L’assurance automobile traditionnelle pénalise les conducteurs qui roulent peu », constate Metromile, une start-up basée à San Francisco proposant un modèle d’assurance au mile aux consommateurs américains parcourant moins de 10 000 miles (soit environ 16 000 kilomètres) par an. Désignée par Forbes comme l’une des cinq start-ups à suivre en 2017, Metromile a levé près de 200 millions de dollars auprès d’investisseurs impressionnés par la simplicité et l’intérêt évident, pour les consommateurs, de son modèle économique. Ce modèle repose sur l’idée que les assurés ne devraient payer qu’en proportion directe de leur probabilité de déclarer un sinistre.

Dans un secteur traditionnellement exposé au risque de fraude, Metromile est en mesure de faire cette proposition grâce à des technologies de calcul de probabilité de sinistres – et de vérification des informations relatives à ces sinistres – bien plus pointues et précises que les méthodes traditionnelles. Un concept similaire est appliqué dans le domaine de la santé. Des dispositifs portatifs ont été adaptés afin de collecter et d’analyser des données biométriques qui servent de base de calcul pour les primes d’assurance. Le programme de suivi de l’activité Manulife MOVE à Hong Kong, lancé en 2015 et offrant aux particuliers des réductions de primes d’assurance en fonction du nombre de pas effectués chaque jour, est un exemple simple de ce qui est possible avec de telles technologies.

Les initiatives comme celles des programmes Metromile et Manulife MOVE témoignent, à petite échelle mais de manière significative, d’un constat de plus en plus répandu : la « fintech » (ou technologie financière) pourrait – et devrait – s’appliquer autant au secteur de l’assurance qu’à celui de la banque, qui s’est jusqu’ici taillé la part du lion dans les investissements en matière de technologies de rupture. Comme le souligne une étude publiée en septembre 2016 par le gestionnaire d’actifs mondial Pinebridge Investments : « Contrairement à de nombreux autres secteurs, Internet n’a jusqu’à présent occasionné que très peu de changements dans le secteur de l’assurance. Les modèles économiques de nombreux assureurs n’ont guère évolué depuis 30 ans. »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur des investissements internationaux de 132 milliards de dollars entre 2010 et 2016 dans la fintech, 6,6 milliards de dollars seulement ont concerné l’« insurtech », ou technologie de l’assurance. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que 84 % des répondants à une récente enquête de PriceWaterhouseCoopers (PwC) déclarent penser que leurs clients réalisent déjà des activités de paiement avec des sociétés fintech. Dans le domaine des finances personnelles, la proportion était de 60 %, et de 49 % pour les comptes de dépôt et d’épargne traditionnels. En revanche, 38 % seulement des répondants ont indiqué que leurs clients faisaient appel à des opérateurs fintech pour leur assurance et leur gestion de patrimoine.

Pourtant, l’insurtech rattrape aujourd’hui la fintech dans le secteur bancaire, pour plusieurs raisons. La pression exercée par les concurrents, nouveaux et traditionnels, pousse les opérateurs historiques du secteur de l’assurance à changer d’attitude vis-à-vis de l’investissement dans l’insurtech. Comme leurs homologues du secteur bancaire, de nombreux assureurs reconnaissent aujourd’hui que même si le progrès technologique crée des opportunités, il peut aussi menacer l’existence des acteurs du secteur de l’assurance qui ne peuvent – ou ne veulent – évoluer. À l’échelle du secteur des services financiers, 88 % des répondants à l’enquête de PwC estiment qu’une partie de leur activité est désormais menacée par des sociétés fintech indépendantes.

Pour les compagnies d’assurance, cette menace existentielle survient à un moment où la rentabilité et la rémunération du capital de l’industrie subissent les pressions exercées par la combinaison d’une croissance économique fragile, de contraintes réglementaires de plus en plus strictes et – dans certaines régions – d’un risque politique accru. Dans le même temps, des taux d’intérêt bas ou négatifs compriment les revenus des investissements. Dans une étude sur le secteur publiée en avril 2017, Moody’s table sur une contraction des revenus d’investissement du marché mondial de l’assurance-vie comprise entre 20 et 40 milliards de dollars en 2017. Pour le marché mondial de l’assurance non-vie, cette baisse devrait être selon Moody’s de l’ordre de 5 à 15 milliards de dollars en 2017.

Dans le même temps toutefois, le secteur reconnaît être freiné par des systèmes informatiques et des modèles de distribution dépassés qui risquent de porter un coup fatal à sa compétitivité sur le long terme. Comme l’a signalé Dagong Europe dans un rapport publié en mars 2017, l’intelligence artificielle, l’analyse des données, la robotique et les technologies mobiles et portatives se développent plus rapidement que jamais. « Faute d’être prises au sérieux, [l’innovation et la technologie] peuvent rendre les modèles commerciaux de longue date des assureurs obsolètes, non rentables et incapables d’atteindre et de servir les clients et partenaires commerciaux », met en garde le rapport Dagong.

C’est cette prise de conscience qui a provoqué une poussée sans précédent de l’investissement dans l’insurtech, amenant le Financial Times à constater, en octobre 2016, que l’assurance n’était « plus le parent pauvre du monde de la fintech ». Un récent rapport d’Accenture sur l’essor de l’insurtech le confirme : « Les chiffres de CB Insights révèlent que l’investissement mondial dans l’insurtech a atteint un montant total de 1,7 milliard de dollars en 2016, et que le volume et la valeur des transactions ont pratiquement été multipliés par deux depuis 2014. »

Le même rapport ajoute que sur plus de 450 transactions analysées par Accenture dans le domaine de l’insurtech, une proportion de 56 % en nombre et de 70 % en valeur se concentrait dans des start-ups dont les produits s’appuient sur des technologies telles que l’analytique, l’intelligence artificielle et l’Internet des objets.

Les start-ups ne sont pas les seules à investir massivement dans l’insurtech. Plusieurs leaders mondiaux de l’assurance ont également créé soit des filiales à 100 % dédiées à l’innovation dans le segment fintech, soit des entités de capital-risque spécialisées dans l’accompagnement des start-ups. Allianz X, par exemple, explique que sa mission consiste à identifier, construire et mettre à niveau à l’échelle mondiale de nouveaux modèles économiques en lien avec des services d’assurance, de gestion d’actifs et d’assistance. « Nos idées et nos entreprises peuvent bousculer les marchés et changer le monde qui nous entoure », promet Allianz X.

Figure 1 : L’écosystème InsurTech (source : Celent, InsurTech: a quick round-up report, mai 2016)

Certaines des entités fintech et insurtech mises en place par des assureurs historiques visent clairement à mettre l’accent sur les différences culturelles entre ces nouvelles activités et leurs sociétés mères relativement plus conservatrices. Aviva, par exemple, concentre ses investissements fintech dans son « garage numérique » situé à Londres et à Singapour. Son responsable du numérique (Chief Digital Officer) a été cité dans le Financial Times en janvier 2016, affirmant que son équipe était encouragée à « sortir des sentiers battus et à s’affranchir des pratiques traditionnelles du secteur. » Pour une entreprise dont les racines remontent à 1696, ce n’est pas anodin.

Figure 2 : Pour les assureurs traditionnels, les start-ups sont moins menaçantes que les concurrents existants (source : Accenture, The Rise of InsurTech, 2017

Il est néanmoins important de mettre ces initiatives en perspective, car d’après Accenture, les investissements des compagnies d’assurance dans les technologies numériques restent bien inférieurs à ceux des banques. Dans une étude portant sur plus de 200 compagnies d’assurance et 80 banques de détail, Accenture a découvert que 26 % seulement des assureurs soutenaient des start-ups numériques, de manière financière ou autre, et que 17 % seulement ont créé un fonds de capital-risque interne ou un véhicule d’investissement équivalent ciblant l’univers numérique ou technologique.

Les récents volumes d’investissement dans l’insurtech sont loin des investissements qui pourraient s’avérer nécessaires, notamment dans certaines régions à forte croissance, où la pénétration des produits d’assurance reste faible par rapport au reste du monde. L’Asie est considérée comme un marché particulièrement prometteur, Swiss Re prévoyant une hausse de 5 % par an des primes d’assurance non-vie dans la région au cours des prochaines décennies, et une croissance de 6 % par an des primes d’assurance-vie.

Ce potentiel n’a pas échappé aux investisseurs dans l’insurtech. Forbes a récemment comparé les flux d’investissement dans l’insurtech à Hong Kong et Singapour à un « raz-de-marée » », tandis que l’Inde incite également des entreprises attirées par un taux de pénétration de seulement 3,44 % en 2015-16 à investir dans l’innovation en matière d’assurance. Même si ce chiffre devrait atteindre plus de 4 % en 2017 selon les projections, la plus grande démocratie du globe reste largement sous-assurée par rapport au reste du monde. Les chances de voir les technologies jouer un rôle déterminant dans le développement de l’assurance en Inde ont encouragé Swiss Re à mettre en place un accélérateur d’insurtech à Bangalore, lequel vient compléter les initiatives du gouvernement indien dans ce domaine, à l’image du récent lancement de l’interface de paiements unifiée.

Inauguré en juillet 2016, l’accélérateur indien est le premier de ce genre au monde établi par Swiss Re. Il s’attache à identifier et encourager les produits et services innovants, allant de l’analyse de données pour prédire les tendances en matière de santé à l’intelligence artificielle pour un engagement plus intelligent des clients.

C’est pourtant la Chine qui offre peut-être le plus fort potentiel en matière d’insurtech au sein de l’univers des marchés émergents. Une expansion économique robuste, combinée à l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, a déjà entraîné une forte croissance du marché chinois de l’assurance, dont la taille a doublé ces six dernières années. Avec un taux de pénétration représentant toujours moins de la moitié du taux américain, Oliver Wyman prévoit un taux de croissance annuel composé de 13 % jusqu’en 2020, ce qui dopera la hausse des primes émises brutes, de 2 400 milliards de yuans en 2015 à 4 500 milliards de yuans (700 milliards de dollars).

Plusieurs investisseurs axés sur l’innovation ont déjà anticipé la croissance potentielle du secteur chinois de l’assurance. En juin 2016, par exemple, le géant chinois des services Web, Baidu, s’est associé à China Pacific Property Insurance, société basée à Shanghaï, afin de constituer une alliance qui utilisera les « big data » pour étudier de nouveaux modèles en matière de conception de produits, de contrôle des risques et d’exploitation dans le secteur de l’assurance automobile.

La plus grande start-up insurtech en Chine, cependant – et la plus importante initiative de ce type dans le monde – est Zhongan, un assureur en ligne fondé en 2013 par Alibaba, Ping An et Tencent Holdings. A fin 2016, Zhongan aurait séduit plus de 400 millions de clients.

Dans son analyse des perspectives du marché de l’insurtech en Chine, Oliver Wyman indique que la croissance enregistrée par Zhongan ces dernières années pourrait ne représenter que la partie émergée de l’iceberg en matière de potentiel de croissance. Avec l’accélération de la distribution en ligne et alors que des opérateurs comme Ping An et PICC adoptent la télématique et se préparent à lancer des produits d’assurance basés sur l’utilisation, Oliver Wyman table sur une envolée des primes, de 250 milliards de yuans (37 milliards de dollars en 2015) à plus de 1 100 milliards de yuans (174 milliards de dollars) d’ici 2020.

En parallèle, au Moyen-Orient et en Asie du Sud Est, ce que l’on appelle le « Takafultech » – à savoir l’application de l’investissement technologique à l’assurance conforme à la Charia – pourrait également être prêt à se développer. En effet, l’innovation constitue peut-être une condition préalable à la survie à plus long terme de la finance conforme à la Charia. Comme l’a souligné Bashar Al Natoor, Global Head of Islamic Finance chez Fitch, en mai 2017, « la finance islamique a besoin de la fintech pour conserver et augmenter ses parts de marché, car un retard vis-à-vis des évolutions technologiques pourrait rendre ses acteurs moins compétitifs. La fintech pourrait contribuer à promouvoir la normalisation et l’harmonisation des produits de finance islamique ainsi que leur intégration. »

Blockchain : un tournant pour la Fintech ?

À l’échelle de la planète, cependant, beaucoup pensent que l’innovation technologique qui changera la donne pour le secteur de l’assurance, et pour celui des services financiers en général, sera la technologie de livre de compte décentralisé, ou « blockchain ». Ernst & Young met en perspective de manière spectaculaire l’impact potentiel de cette technologie à long terme en comparant son niveau de développement actuel à celui d’Internet en 1996.

Selon McKinsey, la blockchain pourrait soutenir le secteur de l’assurance en favorisant sa croissance, en augmentant son efficacité et en réduisant les coûts grâce à l’automatisation des processus clés. Son utilisation pourrait notamment permettre des améliorations sur ces trois plans en s’attaquant au problème de la fraude, véritable bête noire de ce secteur depuis des siècles. Aujourd’hui, selon McKinsey, 5 à 10 % de l’ensemble des demandes d’indemnisation seraient selon les estimations malhonnêtes et le FBI évalue le coût de cette fraude à plus de 40 milliards de dollars par an pour les assureurs non-vie américains.

La technologie pourrait aider les assureurs à réduire ces pertes. Comme expliqué dans une analyse menée par Deloitte, « les contrats intelligents équipés d’une blockchain pourraient donner aux clients et aux assureurs les moyens de gérer les demandes d’indemnisation de manière transparente, réactive et incontestable. Les contrats et les demandes d’indemnisation pourraient être enregistrés sur une blockchain et validés par le réseau, de manière à ce que ne soient prises en charge que les demandes valables. »

Plus généralement, McKinsey souligne qu’en raison des problèmes d’évolutivité, de sécurité et de normalisation, le potentiel de la technologie « blockchain » risque de ne pas pouvoir être pleinement exploité avant plusieurs années. « La blockchain est une technologie prête à être explorée par les assureurs », conseille McKiney. « Mais son exploitation n’est pas pour demain. En effet, la blockchain fonctionne comme un système décentralisé et, par conséquent, sa valeur dépend principalement de la collaboration avec les concurrents, les fournisseurs ou autres tiers. »

À long terme, il y a tout lieu de penser que même si elles constituent une menace pour la pérennité des acteurs historiques qui n’ont pas pris conscience de la nécessité d’évoluer, les technologies de rupture apporteront des avantages considérables aux consommateurs, qui sont en fin de compte la raison d’être des secteurs de la banque et de l’assurance. Pour ces raisons, la fintech et l’insurtech semblent bénéficier du soutien sans réserve des régulateurs. « La fintech démocratisera les services financiers », a affirmé Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, lors d’une récente conférence. « Les consommateurs obtiendront davantage de choix et des tarifs plus compétitifs. Les PME auront accès à de nouveaux crédits. Les banques deviendront plus productives, avec des coûts de transaction réduits, une efficacité accrue du capital et une meilleure résilience opérationnelle. »

Ces avantages et d’autres, a ajouté M. Carney, justifient les mesures prises par la Banque d’Angleterre pour encourager le développement de la fintech. Les acteurs qui tarderont à suivre l’exemple donné par des organismes influents tels que les banques centrales – dans le domaine de la fintech comme de l’insurtech – s’exposent à un risque de marginalisation et d’obsolescence.

Sources :

  1. www.metromile.com/assurance
  2. Forbes, le 3 janvier
  3. Pinebridge Investissements Insurtech : Disruptions et opportunités dans le secteur des assurances, septembre 2016
  4. Rapport KPMG « Pulse of FinTech Q4 2016 » ; Financial Technology Partners Insurance Technology Trends 2016
  5. Rapport PwC Global FinTech, 2017 – www.pwc.com/fintechreport
  6. www.moodys.com 27 avril 2017
  7. www.dagongeurope.com 28 mars 2017
  8. The Financial Times, 16 octobre 2016
  9. http://www.fintechinnovationlablondon.co.uk/pdf/The-Rise-of-InsurTech.pdf
  10. www.allianzx.com
  11. The Financial Times, 18 janvier 2016
  12. http://asia.nikkei.com/Politics-Economy/Economie/Swiss-Re-opening-Asia-headquarters-in-Singapore – april 18 2017
  13. « Three Reasons why Asia will be the hottest InsurTech market » – Forbes, 11 octobre 2016
  14. The Times of India, 15 février 2017
  15. Tech in Asia, 25 juillet 2016 – https://www.techinasia.com/6-insurtech-startups-swiss-re-accelerator
  16. Oliver Wyman & Zhongan – China InsureTech Industry Report, http://www.oliverwyman.com/content/dam/oliver-wyman/global/en/2016/oct/OliverWyman_ChinaInsuretech.pdf
  17. www.scmp.com 8 juin 2016
  18. http://www.ey.com/Publication/vwLUAssets/EY-blockhain-in-insurance/$FILE/EY-blockhain-in-insurance.pdf
  19. Mckinsey & Co, juillet 2016 http://www.mckinsey.com/industries/financial-services/our-insights/blockchain-in-insurance-opportunity-or-threat
  20. https://www2.deloitte.com/../ch-en-innovation-deloitte-blockchain-app-in-insurance.pdf _
  21. Building the Infrastructure to Realise FinTech’s Promise, Bank of England International FinTech Conference, 12 avril 2017, http://www.bankofengland.co.uk/publications/Pages/speeches/2017/974.aspx

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