Interview : Michel Ducroizet nous parle de l’évolution des nouvelles technologies et leur impact sur les fintechs et la stratégie des startups

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Cette interview sur l’évolution des nouvelles technologies a été réalisée par Ghizlane Kettani dans le cadre du cycle des matinales formations autour des nouvelles technologies (blockchain, intelligence artificielle…) et leur impact sur les fintechs ainsi que la stratégie des startups afin de s’adapter.

Une matinale dédiée à l’intelligence artificielle aura lieu au Pôle Finance Innovation le 12 juin 2018.

Ghizlane Kettani : Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Michel Ducroizet, j’ai 62 ans, j’ai a eu la chance de vivre des expériences personnelles et professionnelles nombreuses, et la technologie a été omniprésente dans toute ma vie. Quand j’ai commencé à l’étudier, en 1973, qui aurait pu prévoir ce qui allait se passer ? dans un environnement très évolutif, français et international, depuis les ordinateurs à carte jusqu’à aujourd’hui ? J’ai la chance d’être encore aujourd’hui au cœur de cette innovation d’une part en enseignant les technologies auprès d’étudiants master en école de commerce, ou à l’école 42, d’autre part au Pôle de compétitivité mondial Finance Innovation où Joëlle Durieux m’a proposé d’être ambassadeur et expert nouvelles technologies.

Ghizlane Kettani : Et que dites-vous à ces jeunes étudiants ?

Mon principal message auprès de ces jeunes, c’est :  « l’innovation arrive chaque jour , consacrez-y dix minutes, ou une heure par semaine, et vous saurez à la fois anticiper en vous intégrer dans ce changement. Le sujet est entre vos mains, pas uniquement entre celles de l’école ou de votre employeur. » Et c’est vrai que j’ai moi-même adopté ce principe durant ces 42 ans de numérique, et c’est plus facile avec Internet qu’avec des journaux, des ciseaux et des classeurs. Mais surveiller les impacts de l’innovation suppose comprendre le monde, les hommes, l’économie, d’où mes différents cursus puisqu’après l’informatique à l’Université de Clermont-Ferrand, j’ai suivi une formation supérieure en Finance, un Executive MBA à HEC Paris, un diplôme de coaching l’Association Of Executive Coaching de Londres , et un diplôme d’Administrateur de Société Certifié à IFA-Sciencespo Paris.

Le deuxième message que je leur donne est qu’aujourd’hui la technologie n’a de sens que si elle améliore la vie des gens; dans les trente premières années de ma carrière, elle a surtout contribué à améliorer l’efficacité des entreprises, mais depuis une petite dizaine d’années, c’est chacun d’entre nous qui en obtient les avantages et contraintes, et c’est d’autant plus passionnant ». C’est la raison pour laquelle je suis au moins aussi enthousiaste que quand j’avais leur âge !

C’est vrai que si ma carrière professionnelle m’a permis de travailler dans des sociétés depuis ma propre start-up jusqu’à des responsabilités de Direction Générale au sein de groupes américains, européens, japonais : tels que HP, UNISYS, CAP GEMINI, DELOITTE, FUJITSU, ou plus dernièrement SAP, maintenant toute société intègre l’innovation technologique à sa stratégie : le potentiel de carrière pour nos jeunes est immense ! Et cela va tellement vite ! quand je relis l’ouvrage « La transformation des entreprises à l’ère du numérique » que j’ai publié il y a 5 ans, je ne parle pas de la blockchain et je parle duc loud avec un point d’interrogation !

Ghizlane Kettani :Comment le cloud change-t-il la stratégie des acteurs informatiques existants?

Le cloud change la stratégie des acteurs informatiques car il change la vie de tout citoyen, par conséquence de toute entreprise, et de ce fait de tout acteur du numérique. En effet nous utilisons plutôt ce mot de « numérique (ou « digital » en anglais) car la transformation vient souvent non seulement d’un matériel ou logiciel de que l’on appelait ‘l’informatique’, mais souvent aussi d’un objet connecté, d’une technologie telle que l’impression 3D, ou plus souvent encore d’un mélange  de technologies : réseaux sociaux, mobilité, intelligence artificielle, big data, objets connecté, blockchain, drones, imprimantes 3D, drones, robots,  bien sûr reliés par une technologie télécom de plus en plus performante, que l’arrivée de la 5G va encore plus booster… Cette transformation amène les individus à utiliser ces technologies de manière intuitive, au moment où elles en ont besoin, où qu’elles soient. Du fait les entreprises doivent créer des services qui non seulement fonctionnent 24×7 dans le monde, mais capables de se connecter très vite dans un monde de réseau : je n’achète plus une voiture, puis un crédit, puis une assurance, puis je loue un hôtel et je pars en week-end, de manière intuitive je vais faire tout cela en même temps. Le challenge tant technique qu’en terme d’investissement financier est immense pour les entreprises ; l’utilisation du cloud est un moyen d’y faire face. Cette problématique n’est pas nécessaire pour toutes fonctions de l’entreprises ; c’est la raison pour laquelle de nombreuses entreprises utilisent le cloud pour certaines de leurs applications, et conservent sur leur propre système informatique pour d’autres ; d’où le terme de « cloud hybride » employé dans ce cas.

Ghizlane Kettani :Le modèle de rentabilité du logiciel a-t-il évolué ? 

La conséquence pour les grands acteurs a été et demeure énorme : obligés de s’adapter à ce nouveau cycle de transformation rapide du besoin des entreprises, qui doivent offrir à leurs clients en permanence des offres nouvelles, les anciennes méthodes où l’on vendait et mettait en œuvre une nouvelle version de logiciel une ou deux fois l’an ne tiennent plus. Pour ces nouveaux besoins, les clients achètent plutôt un abonnement à la solution, qui garantit que la dernière version est toujours présente. Pour prendre une comparaison, les éditeurs construisaient des immeubles qu’ils vendaient par appartement, à charge des propriétaires de s’occuper de la décoration, de l’entretien…. Maintenant il les loue et sont responsables, y compris de la sécurité des habitants, en l’occurrence des données gérées par les applications ! Certes le revenu est plus récurrent, mais les locataires peuvent partir s’ils ne sont pas satisfaits et l’immeuble rester à moitié vide ! De plus les locataires vient arriver de nouveaux immeubles plus fonctionnels, ou révolutionnaires, par exemple consommant moins d’énergie et plus « green » ; que faire face à de telles ruptures ?

Ghizlane Kettani : Les grands groupes peuvent-ils s’auto-disrupter ou ont-elles besoin des startups?

Tout le monde cherchait autrefois et cherche toujours à anticiper le besoin des clients. Mais l’innovation, qui restait entre les mains des centres de R&D des grands groupes, a envahi la cité et des « petits malins », de start-up ont fait plus qu’anticiper le besoin : ils l’ont créé. La technologie le permet : avons-nous demandé les réseaux sociaux ? Non. On nous l’a proposé et nous l’avons adopté. C’est tout le problème de la grande entreprise : elle est organisée pour satisfaire ses clients, répondre à leurs besoins, pas pour créer une rupture, sortir du cadre, et proposer une approche, ou un mode de pensée différent. Les start-ups, qui n’ont pas la même problématique, remplissent ce rôle de manière plus pertinente et efficace.

Ghizlane Kettani :Quel est l’intérêt pour un grand groupe d’acquérir des jeunes startups innovantes ?

Avant d’acquérir, l’intérêt est de travailler avec : si la grande entreprise associe, dans la suite de mon point précédent, sa capacité à satisfaire ses clients dans le temps à celle de la start-up qui est de leur proposer un service innovant qui va créer une rupture par rapport aux concurrents, c’est super ! D’autant que si les grands groupe ne le font pas, la start-up viendra le faire elle-même : si les taxis avaient fourni le service de suivi GPS des voitures et paiement sans cartes, Uber n’aurait pas existé ; si les distributeurs avaient développé leur offre de vente et livraison sur le web , Amazon ne serait pas aussi fort aujourd’hui. Le problème que rencontrent certaines entreprises est qu’elles oublient que dans innovation technologique, le mot le plus important est innovation. Une entreprise ne peut être aussi forte en innovation de rupture que 1 million de start-up dans le monde qui se creusent les méninges jour et nuit pour innover !

Ghizlane Kettani Comment la startup doit être promouvoir sa technologie? faut-il insister sur la technologie ou le client ?

Je dirais que tout dépend de l’innovation. Bien sûr, l’idéal est si l’on a une innovation technologique dont on peut déposer le brevet, protéger l’originalité. Mais on peut aussi utiliser des technologies existantes pour les utiliser dans un secteur nouveau, avec une approche nouvelle. Regardez la blockchain : elle a été créée pour le monde de la finance, le bitcoin et les crypto-monnaies, elle est maintenant en train de s’étendre dans la santé, le retail, le luxe, grâce à des start-ups qui travaillent avec des groupes ayant pignon sur rue. Mais votre question est très pertinente, et je la pose à mes interlocuteurs créateurs : quelle est votre innovation, et comment elle génère le business ; ce qui se conçoit bien s’énonce clairement !

Ghizlane Kettani Quels sont  les erreurs qu’un jeune dirigeant de startup ne doit pas faire?

Je serais prétentieux de me poser en donneur de leçon. Je dirais que l’essentiel est de durer, et que cela suppose de maintenir ses équilibres de vie : on ne réussit pas contre sa santé, contre sa famille, contre ses valeurs. On peut « faire des coups » en faisant fi de tout cela, de son éthique, mais on ne dure pas.

Il faut donc être ouvert, se faire accompagner par des gens qui respectent ces valeurs. Pour être honnête, c’est la raison principale pour laquelle je viens au Pôle de Compétitivité Finance Innovation : participer à cette création de valeur entre start-ups, entreprises et fournisseurs dans le respect de valeurs de tous, et le travail pour l’intérêt collectif dans la durée.

Ghizlane Kettani Quelles politiques publiques pour favoriser les innovations de rupture en France? Comment vous voyez le rôle d’un pôle de compétitivité dans le dispositif ?

Là encore, je serais prétentieux de donner un avis critique alors que tant de personnes, d’organisations travaillent jour et nuit en ce sens. Je crois que toutes les mesures qui ont été prises, depuis la création des pôles de compétitivité jusqu’à celles d’aujourd’hui vont en ce sens, et qu’il est facile de critiquer ceux qui doivent prendre des décisions qui impactent à ce point le futur en terme de business, de vie sociale, d’équilibres économiques, enfin à tout point de vue. Je crois que c’était Niels Bohr qui disait : ‘Prédire est très difficile, surtout s’il s’agit de l’avenir’. Je crois beaucoup dans le rôle des pôles de compétitivité dans le cadre de ce que je décrivais précédemment : l’innovation vient de partout, difficile de prévoir d’où, ni quand ni à quelle vitesse. Faisons en sorte de partager, réfléchir, structurer , car il n’y a pas qu’un vainqueur et des perdants : tout le monde y gagne, la France en premier, mais aussi nos partenaires Européen et in fine l’humanité ; mais je rentrerais là dans un débat trop  philosophique, ou alors politique. Je crois aussi beaucoup à la gestion du temps, facteur clé dans la réussite des nouvelles technologies, arriver trop vite est aussi mauvais pour le business qu’arriver trop tard ; c’est la raison pour laquelle nous travaillons au sein du pôle sur des technologies très actuelles comme l’Inteligence Artificielle, très court terme comme la Blockchain ou à plus long terme comme les technologies quantiques.

Ghizlane Kettani La technologie peut-elle contribuer au bonheur de la société?

Ah ! en fait c’est un sujet qui me vient quotidiennement, surtout depuis que j’ai écrit mon ouvrage « Les mots du bonheur »  https://www.librinova.com/librairie/michel-ducroizet/les-mots-du-bonheur

C’est vrai qu’elle suscite de grandes attentes et peurs, et cela tant des jeunes que des personnes plus âgées. Bien sûr les affaires liées à la confidentialité des informations, comme avec Facebook, aux destructions d’emploi ou à la peur que l’intelligence artificielle permettent aux ordinateurs de « prendre le pouvoir » comme le titre beaucoup de media créent une peur compréhensible. Je pense que c’est le cas avec l’arrivée de toute technologie, si ce n’est qu’auparavant cela se passait à l’intérieur de l’entreprise : transformation des chaines de production, des outils commerciaux ou administratifs et financiers. Cette fois c’est chaque citoyen qui est concerné, et c’est peut-être la première fois. D’ailleurs j’en profite pour tirer mon chapeau à l’administration, au ministère des finances, qui a réussi à faire en sorte de créer une relation directe via internet avec ses contribuables, de dizaines de millions de foyers fiscaux! Ce qui me rend très optimiste aujourd’hui, c’est l’équilibre qui se créé. Quand j’interroge mes étudiants, de 19 à 27 ans, sur les mots que leur inspire le bonheur, leur réponse la plus commune est « Famille » et « Liberté » ; pourtant ils sont au cœur de l’innovation, de ce monde décrit parfois comme celui de l’argent, de l’individualisme, de la perte des valeurs. Quand j’interroge ma mère, 84 ans, si elle préfère aller dans une maison de retraite ou être surveillée grâce à un ensemble d’objets connectés dans son lit, son réfrigérateur, ses vêtements, elle n’hésite pas une seconde : elle attend l’innovation technologique ! Et on ne peut la taxer de ne pas avoir la famille comme valeur. En fait cette question reflète mille aspects passionnants !

 

 

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