Pourquoi former les étudiants à l’innovation financière? – @CGrunspan/@ESILVparis

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Les Américains ont pris de l’avance depuis plusieurs années. Ainsi les prestigieuses universités de Columbia, Princeton et Stanford enseignent les techniques de titrisation dans les financements participatifs ou encore les crypto-monnaies.

Voici l’édito de Cyril Grunspan, Responsable pédagogique du département ingénierie financière de l’ ESILV (Ecole Supérieure d’Ingénieurs Léonard de Vinci)

La question est surprenante. Si l’on n’enseigne pas l’innovation financière, que reste-t-il à enseigner ? Y aurait-il deux finances ? Une finance acceptée par l’establishment académique et une autre douteuse qui engloberait l’innovation financière ?

Faut-il attendre de grandes écoles françaises qui ont par exemple mis près de cinquante ans à enseigner la relativité ?

Le monde de la finance vit en ce moment une mutation extraordinaire créatrice d’emplois. Pour rester des acteurs incontournables de ce mouvement, comme l’ont été nos ingénieurs à Londres ou à Wall Street, afin de participer aux recherches qui se développent aujourd’hui dans le monde, il faut disposer en France d’organismes de formation aussi dynamiques que les universités précitées.

 

Pallier les lacunes du monde universitaire

Le retard des universités françaises à cet égard est lié à leur incapacité à mener des projets pluridisciplinaires. Comment comprendre autrement que le bitcoin n’ait toujours pas fait l’objet d’un cours à l’université ? Il est en effet au confluent de plusieurs disciplines, l’informatique, la cryptographie et la finance, et n’a pas directement de lien avec les laboratoires de probabilité qui ont la responsabilité d’enseigner la finance en France.

Aujourd’hui, c’est un fait. Les plus grandes banques systémiques, celles dont on estime que leur disparition entraînerait des catastrophes au niveau mondial, doivent à ce titre capitaliser davantage de fonds propres que les autres. Or le risque systémique proprement dit ne fait pas en France l’objet d’un cours en tant que tel à l’université, pas plus que le risque de liquidité qui lui, concerne pourtant toutes les banques depuis les accords de Bâle III. De fait leur gestion du LCR est aujourd’hui, au quotidien, leur principal sujet de préoccupation.

Plus grave encore est le fait d’enseigner des choses inexactes. Ainsi pendant plusieurs années, certains cours universitaires laissaient croire aux étudiants qu’il n’y avait fondamentalement qu’une seule courbe des taux, situation qui avait pourtant disparu  depuis le début de la crise du libor.

Combien de facultés enseignent aujourd’hui la réalité du marché avec des taux très nettement négatifs ? Et combien sont-elles à enseigner le trading à haute fréquence, puisqu’aujourd’hui les traders sont en voie d’être tous remplacés par des machines ?

Voire, combien de temps mettra l’Université avant d’évoquer ces nouveaux acteurs que sont les Fintech ?

 

Répondre aux besoins d’emplois de Fintechs en plein essor

« Objets bancaires non intégrés » selon l’expression de Régis Bouyala, auteur d’un excellent recueil sur le sujet qui vient de paraître (La Révolution Fintech édité par la Revue Banque), ces nouveaux venus bousculent l’ordre établi. Portées par une récente réglementation favorable sur les systèmes de paiement et le financement participatif, les Fintechs ont sur le papier tout pour réussir. Elles sont de plus  guidées par des personnes ayant le plus souvent une grande expérience du monde de la finance, et maîtrisant ces nouvelles technologies qui permettent de s’adresser directement à leur client sans intermédiaire (souvent, ce sont d’anciens banquiers reconvertis). En tout état de cause elles sont réactives aux attentes du marché et ne sont pas plombées par les nouvelles règlementations bancaires.

Pourquoi, dès lors, ne pas imaginer qu’elles deviennent les futurs grands acteurs de la finance de demain. Dès à présent, elles embauchent (voir à ce sujet le numéro de mai 2016 du magazine «  L’Expansion »). Dans quelques années, elles seront peut-être les seules à le faire ! De plus les techniques sur lesquelles s’appuie leur activité méritent d’être enseignées sur le plan scientifique.

Les banques traditionnelles, incontournables dans le passé pour le client en recherche de financement ou d’investissement, se croyaient invulnérables. Puis l’Union européenne a insisté sur la nécessité de la libre concurrence et ses directives ont rompu le lien entre client et banque, ce qui a permis à de nouveaux acteurs de proposer leurs services. Ces derniers ne sont pas nécessairement de petites start-up sans employé, mais peuvent être un opérateur téléphonique, voire un géant d’internet…

Et l’on peut se demander, à la lecture du livre de l’anthropologue Pascal Picq, Un paléoanthropologue dans l’entreprise : s’adapter et innover pour survivre (paru en 2011 aux Editions Eyrolles), si les banques ne sont pas sur le point de connaître le même destin que celui des dinosaures ?

 

Les banques de détail destructrices mais aussi demain créatrices d’emploi ?

L’obligation, dès l’année prochaine, de satisfaire au nouveau ratio de liquidité à long terme (Net Stable Funding Ratio) conduit naturellement les banques d’investissement, déjà étranglées par des impératifs de liquidités à court terme, à s’adosser très clairement à une banque de détail. C’est la raison pour laquelle Goldman Sachs, après avoir racheté une filiale bancaire de General Electrics, va ouvrir  prochainement sa propre banque en ligne. Plus généralement les banques d’investissement sous cette nouvelle contrainte réglementaire font désormais pression sur les banques de détail pour se moderniser.

Les banques ne peuvent se permettre de perdre leur activité de détail devenue essentielle. La future adoption du NSFR  les pousse donc plus que jamais, contraintes et forcées, à se lancer dans la voie de l’innovation financière afin de retenir leurs clients trop longtemps négligés et donc à générer des emplois de haute technicité correspondants. On peut, à titre d’exemple, imaginer que les banques soient conduites à adopter plus rapidement que prévu la technologie des blockchains.

 

La France doit rester le grand pourvoyeur de matière grise de la finance

Les critères de classements des écoles d’ingénieurs et de commerce ont été établis à une époque révolue. Ils encouragent des relations de partenariat entre ces écoles et de grandes entreprises mais nullement  la création de liens entre ces écoles et des start up innovantes. Il serait souhaitable que ces Fintechs soient à l’origine d’un autre classement mettant en valeur les écoles les plus en pointe en matière d’innovation numérique et financière.

On sait que les « frenchies » ont été parmi les grands pourvoyeurs de matière grise dans le monde passé de la finance. Il est également à souhaiter que par l’évolution de nos écoles cette situation perdure dans le monde de demain.

 

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