TEDxTours: Et si la blockchain pouvait sauver le climat, par Stéphane Voisin de l’Institut Louis Bachelier

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Depuis maintenant plus de 20 ans, Stéphane Voisin fait la jonction entre le monde de la finance et celui de l’écologie. Expert en finance verte et développement durable, il a défendu l’impact positif potentiel de la blockchain sur notre planète lors de la conférence TEDxTours du 27 avril 2018.

La technologie bitcoin au service de la lutte contre le changement climatique : un vrai défi !

De la roue à Internet en passant par l’imprimerie, les inventions les plus remarquables de l’histoire humaine sont celles qui permettent de résoudre des enjeux de civilisations qu’elles n’avaient pas a  priori envisagées… C’est ainsi que du statut d’invention, elles accèdent à celui de révolution. La technologique Bitcoin n’a  pas été créée pour résoudre la crise  écologique à laquelle nous faisons  face, mais elle porte certainement cet espoir et elle en a le pouvoir ; avec Internet, c’est une des révolutions les plus profondes de notre temps ; et sans doute celle qui pourra relever le premier grand défi que l’Homme s’est créé contre lui-même : le changement climatique.

Une telle allégation a de quoi susciter la perplexité du public. La perception commune est  que le  bitcoin est un truc au contraire très énergivore : c’est une monnaie de singe totalement virtuelle qui ne sert à rien et qui n’est fondée sur rien.

Commençons si vous le voulez bien par lever ce malentendu en décortiquant le mot « bitcoin » : « bit », d’une part, « coin » d’autre part, qui signifie « pièce de monnaie » et en posant    une première question à la fois simple et complexe : qu’est-ce que la monnaie ?

La monnaie c’est d’abord comme vous le savez une valeur  d’échange qui vous  permet d’acheter ou  de vendre un bien sans passer par la case du troc. Mais c’est plus que cela : c’est aussi un instrument dans lequel vous avez confiance parce qu’elle repose sur des institutions dans lesquelles vous avez confiance. Et c’est grâce à cette confiance que vous lui accordez que la monnaie structure tous nos échanges ainsi qu’une grande partie des relations humaines, c’est la colonne vertébrale de notre économie ; elle a donc à ce titre une valeur institutionnelle puisque sous une forme ou sous une autre, la monnaie dépasse les frontières et traverse le temps.

Qu’est-ce qu’un bit maintenant ? La contraction en anglais d’ «unité d’information binaire » dont la valeur est soit 0 soit 1. C’est à partir de ces deux chiffres, ces deux bits que l’on encode les valeurs logiques de toutes les applications numériques qui gèrent le monde et notre quotidien. Le  bit est le  plus petit dénominateur commun du monde digital, en quelque sorte sa particule élémentaire ou son centime. Il n’y a aucune différence fondamentale entre un paiement par carte bleue, le programme de gestion d’une centrale nucléaire ou la musique que vous écoutez sur  votre  portable.  Le  bit  est partout : il constitue la colonne vertébrale de la société numérique dans  laquelle  nous  entrons ; comme la monnaie vous avez appris à lui faire confiance au quotidien et comme la monnaie vous ne pouvez sans doute plus vous en passe. A ce titre, il a une valeur institutionnelle en devenir puisque comme la monnaie l’argent, sous une forme ou sous une autre, il dépasse les  frontières  géographiques et physiques et traverse le temps.

Vous comprenez maintenant l’intérêt qu’il y avait de réunir la monnaie et le bit au sein d’une même technologie. Le bitcoin c’est la première forme de crypto-monnaie et ça ne repose pas sur rien : c’est  de l’argent liquide sur internet dont la valeur institutionnelle repose sur l’émergence de la civilisation digitale… Ce qui n’est pas rien !

Derrière le bitcoin et les crypto-monnaies, il y a la technologie qu’on appelle la Blockchain. Les crypto- monnaies ne sont qu’une application parmi d’autres de la Blockchain, qui va beaucoup plus loin. C’est cette technologie qui peut nous aider à résoudre le défi climatique !

Parlons de la Blockchain comme un grand livre de compte qui permet d’enregistrer une transaction, sans que personne ne puisse jamais remettre en cause son authenticité. Ni un fraudeur à votre insu,    ni vous-même, ni même l’état. Ce livre de compte est, de fait à ce jour, le meilleur coffre-fort qu’on ait jamais fabriqué dans l’histoire humaine. Infalsifiable, inviolable. Son contenu est répliqué et noué comme les maillons d’une chaine sur un grand nombre de serveurs informatiques de façon à ce que chacun puisse le vérifier sans pouvoir s’approprier ce qui ne lui appartient pas. Disons que la clé de  son fonctionnement est le maintien d’un consensus par lequel ceux qui d’un bout à l’autre de la chaine ont des intérêts dans le coffre ont aussi intérêt à ce qu’il ne soit jamais violé : c’est donc un système    de confiance à part entière.

Fort de cette confiance, la Blockchain peut revendiquer une valeur institutionnelle et se substituer à la défaillance ou à l’absence d’institutions: par exemple la reconnaissance de la propriété foncière dans les états qui n’ont pas de cadastre ; l’assurance d’un vote sans fraude dans les pays qui prétendent à  la démocratie ; la reconnaissance de l’identité des migrants quand leurs pays d’origine leur ont supprimé leur carte ou leur passeports ou n’ont même plus d’administration pour en délivrer. La valeur institutionnelle de cette technologie porte la promesse de cas d’usages  à  haute  valeur  ajoutée  sociale ; elle porte aussi la promesse d’une nouvelle gouvernance, basée sur les principes émergents de notre civilisation: principes de décentralisation, de collaboration, de consensus, de transparence et d’intégrité. Ça fait beaucoup mais ce sont les propriétés d’une Blockchain ; et c’est bien de tous ces principes qu’a besoin aujourd’hui la dynamique planétaire qui, il faut l’avouer, peine à se mettre en place pour concrétiser l’engagement de l’Accord de Paris sur le climat.

Résoudre le problème du changement climatique consiste en gros à compter les émissions de gaz à effet de serre qui partent dans l’atmosphère et à faire en sorte de réduire leur volume pour espérer limiter le réchauffement de la terre à 2 degrés et si possible 1.5 degrés. La principale difficulté dans cette affaire c’est de mettre tous les pays du monde d’accord sur le principe de réduction puis de décider une clé de répartition de cet effort : qui pourra émettre du C02… et combien ? La bonne nouvelle c’est que 195 pays ont fini par s’accorder sur ce principe en ratifiant L’Accord de Paris signé en décembre 2015 … La mauvaise, c’est qu’ils ont oublié de dire « combien »… Ou plus exactement chacun peut dire le combien qui lui convient, ce qui revient au même et ce qui n’aide pas à gérer la clé de répartition.

Un oubli que la Blockchain permet de combler grâce à son grand livre de compte, son mécanisme de consensus et d’intégrité… et aussi sa capacité à générer des crypto-monnaies. C’est dans cet objectif que nous avons créé Climate Chain, un programme de recherche appliqué visant à démontrer  l’aptitude de la Blockchain à faciliter les ambitions de l’Accord de Paris. Nous avons commencé par répliquer le coffre-fort français des émissions de carbon générées sur le territoire national et tenu par   la Caisse des Dépôts. L’idée n’était pas de remplacer la Caisse des Dépôts par une Blockchain. L’idée est plutôt de construire un registre pour tous les pays qui n’ont ni Caisse des Dépôts ni système institutionnel assez structuré pour inspirer confiance sur la valeur de leurs émissions de CO2 ou au contraire sur les émissions qu’elles s’efforcent d’éviter ou de compenser en plantant des arbres ou en gardant leurs forets intactes. Il s’agit en fin de compte d’établir une sorte de cadastre mondial des émissions de gaz à effet de serre, agrégeant ensemble des initiatives à l’échelle globale comme à l’échelle locale, afin de conférer à cette « Climate Chain » globale une valeur institutionnelle  sur laquelle on peut bâtir un  système d’échange, d’intégrité,  et peut-être même la colonne vertébrale  d’une économie bas carbone.

Un point important : une Climate Chain est forcément différente de bitcoin dont le coffre-fort s’appuie  sur des capacités de calculs extrêmement énergivores et difficilement compatibles avec la lutte contre le changement climatique. Chaque bitcoin nécessite de rejeter en moyenne plus de 2 t de CO2 dans l’atmosphère soit le budget carbone d’un français si on veut espérer limiter  le  réchauffement  climatique à 2degrés. Fort heureusement, des protocoles de consensus alternatifs, moins énergivores, moins compétitifs et plus collaboratifs sont en train d’émerger qui permettent d’envisager une Blockchain climatiquement responsable… et même une économie plus responsable.

Avec la Blockchain en effet, la monnaie peut avoir non seulement de la valeur… mais aussi des   valeurs ! Il est désormais possible de concevoir des crypto-monnaies qui seraient socialement désirables en les programmant de façon qu’une partie de leur valeur financière soit générée sur la   base de valeurs éthiques.

Une crypto-monnaie liée à la Climate Chain permet de monétiser des émissions de CO2 afin que ceux qui polluent puissent en acheter à ceux qui sont vertueux : c’est le principe des crédits carbone. Mais  on peut aller plus loin : il est possible d’encoder dans l’usage d’une crypto-monnaie une formule selon laquelle l’impact négatif sur le climat de vos dépenses, c’est-à-dire leur empreinte carbone, affecte directement la valeur de cette monnaie. A l’inverse vos dépenses vertueuses, voire carrément  l’absence de dépense, sont récompensées créant une incitation infime mais généralisée. En développant ce principe, on peut imaginer un usage de l’argent qui colle non seulement aux moyens   de ceux qui le détiennent aussi à leurs valeurs.

On peut aller encore plus loin : l’avantage d’une crypto-monnaie par rapport à de l’argent et même à une carte bleue, c’est qu’elle peut embarquer de l’intelligence artificielle  et non seulement se relier  avec les objets connectés à travers ce qu’on appelle l’internet des objets mais aussi agir sur eux ! Imaginez un crypto-portemonnaie interconnecté qui peut analyser des données de son environnement et prendre des décisions de façon autonome. Un algorithme intelligent permet d’analyser la valeur écologique ou sociale associée à une dépense et d’y substituer un produit ou un service équivalent si celui-ci à une meilleure empreinte carbone. Il pourra alors pendant que vous dormez arbitrer tous vos achats sur internet pour vos courses de la semaine.

On pourra alors vraiment dire que l’argent ne dort jamais ! Et comme il n’aime pas dormir et que vous pouvez faire confiance aux états pour ne pas le laisser dormir, il est vraisemblable que l’euro, le dollar et toutes les devises se convertissent d’abord partiellement puis totalement en crypto-monnaies d’ici 2035. Plus d’une dizaine de pays comme Singapour, l’Equateur ou la Chine ont déjà doublés leur devise d’une crypto-monnaie, la Suède prévoit de le faire. L’argent tel que nous le connaissons aujourd’hui ne sera bientôt plus qu’une histoire ancienne.

Allez, allons encore un peu plus loin : il sera bientôt possible de programmer toutes ces crypto- monnaies afin d’en aligner la valeur d’échange globale sur les ressources disponibles de  notre  planète, un peu comme l’heure de tous les appareils électroniques est alignée sur les horloges atomiques. On pourra alors faire en sorte que les transactions économiques ne dépassent jamais la capacité de la terre à en fournir la matière première, c’est-à-dire son empreinte écologique. Or la tragédie de notre société contemporaine c’est que nous consommons près de deux fois notre planète chaque année. L’étalon monétaire ne serait plus l’or comme avant  la fin des accords de Bretton  Woods mais le climat, la biodiversité, la qualité de l’air et tout ce qu’on appelle les fonctions de régulation de nos écosystèmes. Dans un tel système le sort du capital financier serait d’abord lié au capital naturel ; il y serait même arrimé. On pourrait alors vraiment parler de sagesse monétaire.

Allons jusqu’au bout du raisonnement : le processus de création monétaire lui-même peut-être inversé : faire en sorte que ce ne soit plus une banque centrale qui décide seule et arbitrairement de la   quantité de monnaie nécessaire dans une économie, ni les banques à travers les prêts qu’elles octroient, mais que ce soient vos choix économiques, vos transactions les plus importantes ou vos dépenses quotidiennes, dès lors qu’elles représentent une valeur ajoutée environnementale  ou  sociale, qui produisent non pas une monnaie de singe… Mais une monnaie de sage.

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